Vladimir Kvint et le concept de stratégie économique, par Jacques Sapir
Vladimir Kvint a publié un ouvrage important sur la théorie et la pratique de l’action stratégique dans le marché globalisé[1]. Kvint est un économiste mais aussi un stratège, qui a fait une brillante carrière dans trois pays, en Union soviétique tout d’abord, où il fut élu membre de l’Académie des Sciences en 1982, aux Etats-Unis ensuite, puis en Russie où il enseigne à l’Ecole d’Economie de Moscou et ou depuis 2007, il est directeur du département de la stratégie financière de cette école dans le cadre de l’Université d’Etat Lomonossov. Il est aussi président de l’Académie internationale des marchés émergents.
Vladimir Kvint
Cet ouvrage pose donc la question de savoir comment une action stratégique peut être conçue et mise en œuvre dans l’économie du XXIème siècle. C’est une ambition considérable. Kvint a donc produit un livre important, que ce soit sur le plan théorique ou sur celui descriptif. Cet ouvrage de 520 pages est donc très riche et compte de très nombreuses références qui sont souvent d’une grande richesse. On peut le lire comme une analyse des grands problèmes que pose aujourd’hui l’existence d’un marché globalisé. Mais, on peut le lire aussi comme un essai sur l’action économique. C’est cette lecture, plus théorique, que l’on revendique ici. Non que les parties plus appliquées de l’ouvrage soient négligeables. Bien au contraire ; elles imposeraient une réflexion sur la notion de « marché globalisé », sur l’interconnexion, réalisée ou pas, entre les différentes économies, sur les dynamiques internationales que l’on peut aujourd’hui déduire de l’évolution économique internationale. Il se fait que je prépare une nouvelle édition de mon ouvrage de 2011, qui devrait paraître en décembre 2019[2]. J’y renvoie le lecteur. Mais, pour importantes que soient ces parties, elles me semblent moins fondamentales que les parties plus proprement théoriques. C’est pourquoi cette recension va donc s’y consacrer.
Un ouvrage ambitieux
L’ambition de l’ouvrage est considérable, on l’a dit. En effet Vladimir Kvint s’oppose frontalement à tous ceux qui expliquent que dans une économie globalisée les règles et les normes s’imposent et les dirigeants ne peuvent que réagir aux conséquences de ces règles et normes. Ce qui avait fait émerger le phénomène de la mondialisation et l’avait constitué en « fait social » généralisé était un double mouvement. Il y avait à la fois la combinaison, et l’intrication, des flux de marchandises et des flux financiers ET le développement d’une forme de gouvernement (ou de gouvernance) où l’économique semblait l’emporter sur le politique, les entreprises sur les Etats, les normes et les règles sur la politique. Sur ce point, nous ne pouvons que constater une reprise en mains par les Etats de ces flux, un retour victorieux du politique. Ce mouvement s’appelle le retour de la souveraineté des Etats. Or, la souveraineté est indispensable à la démocratie[3]. Nous avons des exemples d’Etats qui sont souverains mais qui ne sont pas démocratiques, mais nulle part on a vu un Etat qui était démocratique mais n’était pas souverain. Être souverain, c’est avant tout avoir la capacité de décider[4], ce que Carl Schmitt exprime aussi dans la forme « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle »[5]. Sur cette question de la souveraineté il ne faudra donc pas hésiter à se confronter, et pour cela à lire, à Carl Schmitt[6] si l’on veut espérer avoir une intelligence du futur. Car, la question du rapport de la décision politique aux règles et aux normes, et donc la question de la délimitation de l’espace régi par la politique et de celui régi par la technique, est bien constitutive du débat sur la souveraineté[7].
Vladimir Kvint se prononce pour une description de l’univers économique comme traversé des projets antagoniques, comme un espace de rapports de force, mais aussi des spécificités des actions et des acteurs. C’est un espace « rugueux » et non un espace lisse, comme les économistes néoclassiques le rêvent. Ces économistes enferment en réalité l’économie dans le commerce et dans l’échange. L’économie s’apparente alors à la terre et non à la mer[8].


